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GABRIELLE ROY ET ISMÈNE TOUSSAINT(*)
De la difficulté de concilier deux mondes

L'essai qui suit met en cause une romancière d'origine manitobaine mais de parents québécois et une essayiste d'origine bretonne qui a vécu aussi au Manitoba. Comme Gabrielle Roy, l'essayiste a quitté cette province de l'Ouest pour venir habiter le Québec. L'auteure de cet essai tente de résoudre la difficulté de concilier deux mondes. Par son contact intime avec l'oeuvre de Gabrielle Roy et ses nombreuses rencontres avec ceux et celles qui ont côtoyé l'écrivaine, l'essayiste se prolonge dans la romancière tout en se regardant elle-même. Bref, c'est à la fois une rencontre et un regard sur l'autre et sur elle-même. Voici comment cette rencontre et ce regard se sont rejoints.

Extrait d'un témoin d'occasions au Québec

« Gabrielle Roy était une visionnaire ou une « voyante » à la manière d'Arthur Rimbaud. À Petite-Rivière-Saint-François, elle apercevait le Manitoba au-dessus du fleuve, dans les nuages, par-delà les montagnes, un peu partout autour d'elle. Elle refaisait le paysage natal, le défaisait à nouveau, puis le recomposait. Ainsi Altamont est-il devenu un village de rêve, un village fantôme...» (Lettre d'Henri Bergeron à Ismène Toussaint, 11 février 1999, citée dans Les Chemins retrouvés de Gabrielle Roy. Témoins d'occasions au Québec.)

Bruno Deshaies
Montréal, 26 novembre 2004

 

« Je dois avouer aussi que sa réflexion sur les différents âges de la vie, symbolisés par les collines du sud-ouest manitobain, m’avait quelque peu échappé. »

Dans la seconde moitié des années 1980, je suivais un cours de littérature québécoise dans le cadre de ma maîtrise à l’Université de Rennes, en Bretagne, ma région natale. Notre professeur ayant inscrit la romancière Gabrielle Roy (1909-1983) au programme, j’avoue n’avoir guère été enthousiasmée par la lecture de La Route d’Altamont : quoique sensible à ses grandes qualités de style, j’avais trouvé l’intrigue de ce roman – étrangement divisé en quatre nouvelles – aussi plate que les plaines que l’auteur s’était contentée de décrire en quelques lignes, dans des tons de gris et de noir. Je dois avouer aussi que sa réflexion sur les différents âges de la vie, symbolisés par les collines du sud-ouest manitobain, m’avait quelque peu échappé.

Premières recherches d'Ismène Toussaint

« ...Mon professeur m’a demandé de revenir la voir lorsque j’aurai lu… toute l’œuvre de Gabrielle Roy ! »

L’heure de choisir un sujet de thèse de doctorat ayant sonné, je me suis donc tournée vers Anne Hébert, dont la poésie des Chambres de bois m’avait littéralement envoûtée. Toutefois, après m’avoir objecté que c’était un écrivain « trop à la mode », mon professeur m’a demandé de revenir la voir lorsque j’aurai lu… toute l’œuvre de Gabrielle Roy ! C’est ainsi que La Montagne secrète est entrée dans mon univers, me foudroyant – le mot n’est pas trop fort – par ses descriptions de paysages exotiques et par la vérité psychologique de son protagoniste, Pierre Cadorai, un peintre lancé à la conquête de son génie à travers tout le Canada. Cet itinéraire à la fois géographique et spirituel n’était pas sans rappeler celui des héros romantiques européens, dont l’alchimiste Balthazar Claës dans La Recherche de l’absolu de Balzac.

Comme je manquais d'argent, de livres et de documents pour préparer une thèse sur un pays aussi lointain, j'ai passé, sur la foi d'une annonce parue dans le journal Le Monde, un concours de recherches au Ministère des Affaires étrangères (Paris), en collaboration avec le Centre culturel canadien (même ville) et le Conseil international des Études canadiennes (Ottawa). À ma plus grande surprise, je l'ai remporté haut la main. On m'a alors demandé de m'inscrire dans une université canadienne : peu attirée par Montréal et les grandes villes en général - je poursuivais à cette époque des activités de journaliste dans un hebdomadaire régional -, j'ai choisi l'Université du Manitoba, lieu des racines de la romancière, et comme sujet de thèse, L'Homme et la nature dans l'œuvre de Gabrielle Roy1.

Premières interrogations sur « cette mystérieuse femme blonde »

...«La Montagne secrète est entrée dans mon univers, me foudroyant... »

Il est impossible de décrire le choc que cette province a produit sur moi dès mon arrivée et pendant toute la durée de mon séjour : « Ainsi existent des pays qui correspondent à nos rêves les moins explicables », écrit Gabrielle Roy dans le second volet de son autobiographie, Le Temps qui m’a manqué. Ce n’est pas tant les érudits travaux des spécialistes de l’écrivain qui m’ont retenue près de quatre ans dans cette région – au lieu des six mois initialement prévus – que ses immenses espaces tour à tour habités par le soleil, le vent et le tonnerre, ses couleurs, son rythme de travail paisible, la simplicité chaleureuse des habitants de Saint-Boniface, ville natale de la romancière, la découverte d’une culture originale, en équilibre instable entre les langues française et anglaise, et le bouleversement provoqué par ma rencontre avec le martyr métis Louis Riel2 (1844-1885).

Au début des années 1990, ma thèse étant bien avancée – j’avais tenté de mettre en valeur la coexistence de la beauté et de la laideur, de la bonté et de la cruauté, de la force et de la fragilité des personnages et de la nature de Gabrielle Roy –, j’ai commencé à m’interroger sur l’auteur elle-même : cette mystérieuse femme blonde aux yeux d’un bleu magnétique qui semblait jouir d’une aura extraordinaire auprès de ses compatriotes mais dont ils éprouvaient quelque peine à parler. Comme si elle s’était employée tout au long de son existence à tisser une sorte de voile entre elle et eux. Les confidences que j’ai recueillies auprès des membres de sa famille, de ses amis, de ses anciens camarades de classe, élèves et collègues de travail, devaient prendre place quelques années plus tard dans mon ouvrage, Les Chemins secrets de Gabrielle Roy – Témoins d’occasions.

« Quoique n’ayant pas la prétention de me comparer à cet écrivain dont la vie, le tempérament, les préoccupations, le style, etc. diffèrent sensiblement des miens, je remarquais qu’au même âge, j’avais moi aussi tourné la page d’un passé douloureux en mettant le cap sur le Manitoba. »

Ainsi ai-je appris qu’à vingt-huit ans – c’était en 1937 –, lasse de la situation modeste de sa famille, de son métier d’institutrice et de la mentalité étriquée de Saint-Boniface, elle était partie « chercher fortune » au théâtre, en France puis en Angleterre. Quoique n’ayant pas la prétention de me comparer à cet écrivain dont la vie, le tempérament, les préoccupations, le style, etc. diffèrent sensiblement des miens, je remarquais qu’au même âge, j’avais moi aussi tourné la page d’un passé douloureux en mettant le cap sur le Manitoba. Si je n’avais choisi de devenir auteur plutôt que de faire carrière dans un domaine quelconque, sans doute m’y serais-je définitivement fixée. Mais tout comme Gabrielle Roy en son temps, je savais que le réseau de distribution des livres était relativement limité dans l’Ouest et le lectorat francophone, en constante diminution. Sur le conseil de l’éditeur et historien franco-manitobain Lionel Dorge (1938-2001), je m’arrachais donc à contrecœur du Manitoba en 1998 pour me poser sur cette planète qui allait vite se révéler étrangère : Montréal. À l’opposé de Gabrielle Roy qui, elle, s’y était établie de son plein gré à son retour d’Europe, en 1939.

Ismène quitte à contrecoeur le Manitoba en 1998

« Que je me sens loin de la province de Québec ! D'ici, on s'aperçoit que la vieille province a quand même atteint un âge respectable et un fini dont l'Ouest est encore bien loin. » (24 août 1955) (Lettre à Marcel Carbotte dans Mon cher grand fou.)

Dans son autobiographie, La Détresse et l’Enchantement, la romancière invoque un mystérieux « appel » des ancêtres, venu du plus profond d’elle-même, qui l’aurait convaincue de demeurer dans « la Belle Province ». Vérité ou pieux mensonge destiné à flatter son lectorat québécois, à masquer ses échecs artistiques en Europe, à enrichir le mythe de son parcours d’écrivain ? Difficile de répondre. Du Québec, Gabrielle Roy ne connaissait que les récits de ses grands-parents maternels et de sa mère, originaires des Laurentides : elle idéalisait cette terre depuis sa plus tendre enfance. Néanmoins, son engouement pour sa nouvelle patrie retombé, se sentant dépassée par le tourbillon de la vie urbaine et industrielle, notre femme de lettres était bientôt prise d’une furieuse nostalgie du Manitoba. Nostalgie qui allait désormais se traduire non seulement par une instabilité psychologique et géographique flagrante (dépressions, sautes d’humeur, repli sur soi, déménagements, voyages, fugues), mais par une floraison d’écrits sur l’Ouest : articles, nouvelles, récits, correspondances, inédits3 … Sur le plan de la création romanesque, si l’on excepte Bonheur d’occasion (où de singulières similitudes entre Saint-Henri et Saint-Boniface se font pourtant jour), Alexandre Chenevert, La Rivière sans repos et Cet Été qui chantait, force est de constater que toutes ses œuvres ont pour toile de fond les Prairies et pour thème central, l’impossibilité pour l’être humain d’atteindre son but ici-bas. Malgré les regrets qui la rongeaient, Gabrielle Roy n’avait jamais pu se réadapter à son pays d’origine…

Le Manitoba imaginaire de Gabrielle Roy

« ...Le Manitoba de Gabrielle Roy est un Manitoba imaginaire, intérieur ; un Manitoba de l’être et de l’âme ; un kaléidoscope de paysages, [...] dont l’écrivain colore les facettes au gré de sa fantaisie inquiète et tourmentée ».

Toutefois, le Manitoba qu’elle dépeint dans ses romans n’est pas la Terre promise que l’on s’attendrait à découvrir. À la fois accueillante et repoussante, bienveillante et hostile, idyllique et divisée, cette province apparaît davantage comme le reflet des contradictions qui déchiraient l’auteur, des sentiments d’amour et de rancœur qu’elle éprouvait à son égard. Pour ma part, l’Ouest que j’ai connu dans les années 1990 n’était pas non plus celui de la jeunesse de Gabrielle Roy. Certes, j’en ai retrouvé des vestiges : la maison de ses parents, rue Deschambault, à Saint-Boniface ; l’île de la Poule d’Eau, qui est en fait une presqu’île ; les personnes ayant servi de modèles à ses héros de romans, etc. Certes, j’ai partagé les joies et les affres des pionniers jaillis de son imagination : émerveillement face au paysage, fusion avec la grandeur de la nature, sensations d’emprisonnement, froid, crainte des éléments, ennui, solitude… Mais le Manitoba de La Petite Poule d’Eau, de La Route d’Altamont, de Rue Deschambault ou de Ces Enfants de ma vie n’obéit, en fait, à aucun souci de réalisme – une démarche littéraire que l’écrivain Marie-Anna Roy 4 (1893-1998) n’a jamais cessé de reprocher à sa sœur. Ou si ce pays prend parfois l’apparence du réel, il se fond dans une sorte de brume onirique qui nous le rend irrésistible – car jamais palpable, accessible, reconnaissable. Comme le souligne mon ouvrage, Les Chemins retrouvés de Gabrielle Roy – Témoins d’occasions au Québec, magnifié et transfiguré par le temps, l’éloignement et la souffrance de son exil dans l’Est, le Manitoba de Gabrielle Roy est un Manitoba imaginaire, intérieur ; un Manitoba de l’être et de l’âme ; un kaléidoscope de paysages, de silhouettes, d’animaux, de symboles, d’impressions, de rêves, de souvenirs, etc., dont l’écrivain colore les facettes au gré de sa fantaisie inquiète et tourmentée.

La Petite-Rivière-Saint-François et le Lac Brome ou comment concilier deux mondes

On raconte que Gabrielle Roy avait fini par trouver son « paradis » au Québec : un chalet, acquis en 1957 à Petite-Rivière-Saint-François, en Charlevoix. Là, fuyant la société et cette Révolution tranquille qu’elle ne comprenait pas, elle recomposait par sa plume un Québec imaginaire, lui aussi, qui se confondait avec son environnement : les « anges musiciens » – tel qu’elle surnommait affectueusement ses arbres –, un jardin de curé, quelques animaux. Quant à moi, il y a un an et demi, je rompais à mon tour avec cette « babélienne »5 Montréal, dont je n’avais réussi à apprendre aucune des langues, pour jeter l’ancre dans l’anse d’un lac, en Estrie…

Cependant, quelque temps avant sa disparition, l’annonceur Henri Bergeron (1925-2000), un ami commun à Gabrielle Roy et à moi-même, me faisait observer que nos contrées québécoises respectives offraient « un curieux concentré du Manitoba » avec « leurs montagnes aux allures de collines, leurs eaux couleur champ de bleuets, leur fleuve ou leur lac étale comme la plaine… » Ainsi, sans jamais s’être rencontrées, à la fois révoltées et résignées, « Notre-Dame des Bouleaux »6 et « l’auteure du Lac Brome »7 ne sont-elles jamais parvenues à résoudre leur dilemme, douloureux mais combien stimulant sur le plan de la création littéraire.

NOTES

1. Mémoire de D.E.A., Bibliothèque de l’Université de Rennes II Haute-Bretagne, 1987 ; repris dans Études canadiennes : Publications et thèses étrangères, collection « Canadiana », Ottawa, Bibliothèque nationale du Canada, 1995 ; Thèse de doctorat de 3e cycle, Meiller, Centre de Documentation littéraire et historique, 1994.

2. Né à Saint-Boniface (colonie de la rivière Rouge), Louis Riel effectua des études universitaires à Montréal avant de prendre, en 1869, la tête d’un mouvement de résistance contre le gouvernement canadien-anglais qui tentait de s’accaparer les terres des Métis. Devenu président du gouvernement provisoire l’année suivante, il négocia l’entrée du Manitoba dans la Confédération le 15 juillet 1870 et réclama une amnistie pour ses compatriotes. Mais l’expédition punitive lancée par les autorités d’Ottawa contre sa province le contraignit à s’exiler. En 1875, quoique élu député, il fut banni du Dominion en raison de l’exécution de l’orangiste Thomas Scott perpétrée par son gouvernement : dix ans durant, il mena une vie errante et souvent misérable aux États-Unis. En 1884, les Métis immigrés en Saskatchewan firent de nouveau appel à lui pour rédiger leur liste de droits mais il fut entraîné dans une série de batailles qui s’acheva par la sanglante défaite de Batoche, en mai 1885. Condamné pour haute trahison au terme d’un simulacre de procès, il fut pendu à Regina, en Saskatchewan, le 16 novembre 1885. Il repose aujourd’hui dans le cimetière de Saint-Boniface. Écrivain et poète, le chef métis est également l’auteur d’une œuvre considérable réunie en 5 volumes : Les Écrits complets de Louis Riel (dir. George Stanley), Edmonton, Les Presses de l’Université l’Alberta, 1985. Voir également Ismène Toussaint : Louis Riel, le Bison de cristal, op. cit. ; « Louis Riel, écrivain », L’Encyclopédie du Canada 2000, op. cit.

3. Voir la liste dans Inventaire des archives personnelles de Gabrielle Roy conservées à la Bibliothèque nationale du Canada, Montréal, Éditions Boréal, 1991.

4. Née à Saint-Léon, au Manitoba, Marie-Anna Roy traîna trente-cinq ans durant l’existence misérable d’une institutrice nomade à travers les plaines du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta. Elle est l’auteur d’une œuvre autobiographique, romanesque et historique considérable ayant pour thèmes la vie de sa propre famille (Le Pain de chez nous, 1954 ; Valcourt ou la dernière étape, 1954 ; Le Miroir du Passé, 1979 ; À l’Ombre des chemins de l’enfance, 1990) et celle des pionniers de l’Ouest canadien dans les années 1885 et 1930-1940 : La Montagne Pembina au temps des colons, 1969 ; Les Visages du Vieux Saint-Boniface, 1970 ; Les Capucins de Toutes-Aides, 1977. Une rivalité l’opposa toute sa vie à sa sœur Gabrielle. Voir Paul Genuist : Marie-Anna Roy, une voix solitaire, Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 1992 ; Ismène Toussaint : « Marie-Anna Roy », L’Encyclopédie du Canada 2000, op. cit.

5. Gabrielle Roy emploie parfois cet adjectif pour décrire la métropole.

6. Voir Jacques Godbout : « Gabrielle Roy, Notre-Dame des Bouleaux », Montréal, L’Actualité, nº 1, janvier 1979, p. 30-34.

7. Voir Francine Beaudouin : « Sur les traces de Gabrielle Roy – Ismène Toussaint signe un second ouvrage sur la célèbre auteure de Bonheur d’occasion », Granby, Québec, La Voix de l’Est, vol. 70, nº 87, 2 octobre 2004, p. 46.

Inédit, 2004

© Le Rond-Point des sciences humaines, Québec, 2004

(*) Ismène Toussaint (Bretagne, 1960). Auteur, chroniqueur (Prix André-Laurendeau), docteur ès Lettres, Ismène Toussaint a publié notamment aux Éditions Stanké Les Chemins secrets de Gabrielle Roy – Témoins d’occasions (1999), Louis Riel, le Bison de cristal (2000), La littérature d’expression française dans l’Ouest canadien, suivie de Portraits d’écrivains québécois, canadiens-français et métis (L’Encyclopédie du Canada 2000), Les Réfugiés, une traduction adaptation de Sir Arthur Conan Doyle (2003), Les Chemins retrouvés de Gabrielle Roy – Témoins d’occasions au Québec (2004).


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