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Vivre pour agir
et agir pour vivre

RÉSUMÉ

Le thème de l'identité québécoise fait actuellement l'objet de communications fréquentes et d'essais nombreux. Louis Cornellier, un des critiques collaborant au cahier des Livres du journal Le Devoir, se penche sur cette question depuis plusieurs mois. La liste de ses critiques s'allonge; son point de vue se raffine ; son affiliation à la pensée dumontienne se précise ; son désir de percer le mystère des Canadiens-Français émeut ; sa réticence (mais il n'est pas le seul) à aller puiser dans les travaux de l'École historique de Montréal une base d'interprétation de la situation « canadienne » agace à la longue ; son retranchement dans la neutralité face à l'avenir du Québec illustre toute la pusillanimité québécoise française ; finalement, ses positions épistémologiques soulèvent un questionnement sur sa conception de la science et de la connaissance historique.

L'article qui suit a été soumis au journal Le Devoir mais il n'a pas reçu le bon de publication. Par conséquent, nous avons choisi d'améliorer le texte et de l'actualiser avec les dernières nouvelles du 5 juin 1999. Aussi nous en avons profité pour indiquer des hyperliens et ajouter plusieurs notes afin de clarifier certaines idées sur le nationalisme et les questions de subjectivité et d'objectivité.

La « nation québécoise » est à l'honneur depuis quelque temps. Par rapport à elle, Louis Cornellier montre quelques signes d'impatience. Dans sa critique du livre de Michel Seymour, La nation en question, il note : « Les points de vue s'entrechoquent, se multiplient, se répètent et le malaise perdure. (cf. Le Devoir, 8-9 mai 1999, p. D7) » Dans une critique antérieure portant sur le dernier livre de Gérard Bouchard, La nation québécoise au passé et au futur, il écrit : « En l'état, un tel pari [de l'homogénéité-diversité de la société québécoise] ressemble trop à un laminage inutile du « chant rauque de mes ancêtres » (Dumont) pour que je consente à le tenir. (cf. Le Devoir, 24-25 mai 1999, p. D7) »

Nous voilà au coeur du problème, car Louis Cornellier ne veut ni la servitude ou l'assimilation ni la libération. Il jongle avec les concepts. Il trouve que « la question est mal posée ; la réflexion continue. Et la vie aussi. Ça devrait aller de pair. (cf. Le Devoir, 8-9 mai 1999, p. D7) » Ce qui manque à la critique de Louis Cornellier, c'est le fait que la vie est action. Une nation, comme un individu, doit vivre pour agir et agir pour vivre. C'est une idée qui a été clairement développée par Maurice Séguin dans Les Normes. Séguin soutient que le fait d'être une nation au sens intégral signifie que :

Le sort de l'âne de Buridan

Dans le domaine de l'action, c'est-à-dire dans l'ordre des moyens à prendre pour atteindre les objectifs, les choses ne sont pas aussi simples qu'on peut l'imaginer. Si les Canadiens-Français ou les Québécois français ne veulent pas connaître le sort de l'âne de Buridan, il est urgent de dépasser les discours idéologiques comme les stratégies simplistes inspirées de conditions soi-disant gagnantes pour entreprendre enfin l'éducation politique des Québécois et des Québécoises. Car il n'y a pas de politique fondamentale sans éducation politique (au sens très large du terme). N'est-ce pas ce que fait le gouvernement canadien avec Sheila Copps depuis plusieurs années ? Les intellectuels québécois, eux, pataugent dans des spéculations sur la modernité, l'identité, l'américanité, l'ethnicité, la citoyenneté, la société civique, « l'État de droit » (si cher à Stéphane Dion [1]). Parfois, on a l'impression que le Québec vit sans lois et à l'heure de gouvernements despotes ! Démocratie canadienne oblige ! Un franc succès de la propagande fédéraliste !

Jean-Marc Léger peut paraître conservateur ou passéiste quand il dit qu'il faudrait cesser « de confondre le dialogue des cultures avec Babel, qui en est l'exact contraire, de saluer dans l'immigration désordonnée et le développement du « melting pot » l'aube de sociétés « multiculturelles [2] » mais, lui, est plus réaliste.

Par ailleurs, quand Gérard Bouchard croit que le temps est venu de « jeter les souches au feu de la Saint-Jean [3] », avec un point d'interrogation ou pas, il y a certainement un affolement dans la demeure. (J'hésite entre un point d'exclamation ou un point tout court.)

Le débat autour de l'identité québécoise ou nationale et de « la nation québécoise » est inquiétant. Parle-t-on de francophonie québécoise ? de nation Québécoise ? de nation québécoise française ? de nation canadienne-française ? Le saurons-nous un jour ?

L'intelligence de l'évolution historique des deux Canadas et de l'histoire du Québec nécessite de « penser en présence des faits ». Un méthodologiste américain a déjà écrit : « Sans des vérifications et des tests appropriés, l'usage de l'imagination peut détacher du problème et des faits et conduire ainsi à des illusions ou à des « projets chimériques. »

Il est temps de revenir sur terre et de cesser de voir la réalité historique à travers une boule de cristal. [4]

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NOTES

  1. Récemment, il s'en est pris au « nationalisme exclusif » des indépendantistes québécois (cf. Le Devoir, « Identité collective et idéologie. Sécession et nationalisme exclusif », 5 et 6 juin 1999, p. A11). Un vieux refrain de Trudeau (« la société tribale ») qu'il reprend à son compte au moment de la crise du Kososvo. Or la question consiste à savoir comment le ministre Dion peut nous expliquer le « nationalisme exclusif » du Canada et des Canadiens ou Canadians face aux Etats-Unis ? Communiquant dans la même langue et consommant dans une très large mesure la même américanité, pourquoi, diantre, le gouvernement canadien se débat-il comme un diable dans l'eau bénite au sujet des magazines américains en territoire canadien ? Sont-ce que des questions économiques ? Le Devoir rapporte : « Depuis que l'entente a été annoncée, les représentants du commerce américain ont signalé leurs inquiétudes du fait que le contrôle des politiques d'investissements étrangers dans les industries culturelles soit passé des mains d'Industrie Canada au ministère fédéral du Patrimoine [soit celui que dirige la ministre Sheila Copps]. (Voir Ibid., p. A5) »

  2. « Faire échec à Babel », in L'Action nationale, vol. 88, mai 1998, no 5, p. 23 (cf. aussi Le Devoir, samedi, 24 avril 1999, p. A11).

  3. Voir Le Devoir, 24 mars 1999 ou voir Vigile

  4. Ce ne sera pas pour demain la veille, car Louis Cornellier vient tout juste de pondre un texte sur « Les historiens idéologues » (Le Devoir, 5 et 6 juin 1999, p. D7). Son article porte sur le dernier ouvrage de Serge Gagnon, Le passé composé (Montréal, Éditions VLB, 1999, 192 p.), où il en profite pour mettre à dos les historiens entre eux et à soutenir, en quelque sorte, la thèse de Ronald Rudin. Cornellier soutient que le débat se situe au niveau de l'objectivité. Mal m'en prend de lui dire que ma critique du chapitre 3 de Rudin visait justement à rétablir les faits et non, comme il le pense, à faire uniquement « une tentative de réhabilitation des historiens de l'école de Montréal ». Et pourquoi pas, mettons ! étant donné que lui-même semble approuver le travail de réhabilitation de Groulx par Rudin !

    Une fois de plus, j'aimerais faire appel à Maurice Séguin, car cet historien (ignoré et occulté dans les officines des spécialistes en histoire), s'est interrogé, bien avant Ronald Rudin, sur le subjectivisme en histoire. « L'histoire, écrit-il dans Le Normes, ne serait donc qu'une vue purement individuelle sans valeur pour les autres ? Réponse : Il y a du personnel dans tout récit (malgré l'effort pour l'éliminer), mais se servir d'une bonne et juste mesure pour juger les faits augmente le contenu objectif du récit qui n'est pas sans valeur pour les autres. (cf. 0,5,5) » Quant à l'objectivité, il écrit : « L'effort vers l'objectivité reste toujours relative. L'objectivité absolue de l'historien est au-dessus des forces de l'historien [une idée chère à Henri-Irénée Marrou], surtout dès qu'il aborde un sujet d'une certaine ampleur. Il ne peut saisir toute la réalité, faute de pouvoir embrasser tous les faits bruts et d'avoir toutes les connaissances qui lui permettraient de saisir toute la complexité de l'interdépen-dance des faits. On ne peut nier cependant qu'une certaine objectivité ne puisse être atteinte, ou que cette objectivité puisse être variable selon les sujets étudiés et l'effort consacré au passé. (cf. 0,6,1) »

Bruno Deshaies,
Le Rond-Point des sciences humaines
Québec, 10 juin 1999

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