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Rond-PointAccueil > INDÉPENDANCE : POUR OU CONTRE ? > Petite leçon sur l'indépendance |
L'exposé de Maurice Séguin de l'École de Montréal sur l'indépendance met en lumière le travail historique de l'historien sur la vie des sociétés et des nations. Il ne s'agit pas d'un récit fabulé par un narrateur, mais plutôt une analyse méthodique d'un phénomène historique.
Par opposition, aujourd'hui, il est de bon ton de nous parler de l'instinct du récit où l'histoire deviendrait le produit du cerveau d'un narrateur, même d'un conteur. Mais faire de l'histoire consisterait-il simplement à faire un récit ? Qu'est-ce alors l'histoire-récit ?
Quand on vit dans le monde des représentations on risque de nourrir des aberrations. La réalité est toujours plus complexe que nos représentations, surtout lorsqu'elles ne cherchent même plus à s'appuyer sur celle-ci. À l'heure actuelle, au Québec, le discours philosophique semble s'inspirer de courants internationaux ou tout un chacun se gratte le nombril pour découvrir son moi collectif. Cette forme de penser a une très forte tendance à soumettre la société sous le carcan des représentations et des perceptions du monde. L'histoire, la science historique, ne procède pas de cette façon. Pour le comprendre, nous joignons un tableau relatif entre la philosophie de l'histoire et l'histoire-science. Nous le proposons comme guide de réflexions.
TYPES D'HISTOIRE |
ESPRIT |
SIGNIFICATION |
- I - [PATTERN]Métahistoire [MODÈLE] |
Marche ou sens de l'histoire Ex. : Toynbee et l'hypothèse des trois civilisations. (Les cinq étapes du communisme.) |
Son objet est l'étude de l'ensemble du passé humain. Son objectif consiste à découvrir les forces qui régissent l'évolution de l'humanité. N.B. La métahistoire peut se confondre avec l'histoire universelle.Le métahistorien peut se confondre avec l'histoire universelle. Il pose des questions qui concernent l'évolution entière de l'humanité tandis que l'historien choisit plutôt un aspect de l'histoire en un temps t donné. Par ex. : Toynbee et l'hypothèse des trois civilisations. Dans le marxisme, les cinq étapes du communisme. |
| - II - Théologie de l'histoire [MEANING] [SENS] |
Philosophie spéculative de l'histoireEx. : Toynbee : la montée et le déclin d'une civilisation a pour fin de faire découvrir graduellement Dieu.(Rôle de la Providence dans l'histoire) |
Son but ou sa fin consiste à découvrir le véritable sens de l'histoire. Son objectif vise à comprendre la marche de l'humanité dans l'ensemble des problèmes humaines (domaine philosophique) Par. ex. : Le rôle de la Providence dans l'histoire. Chez Toynbee, la montée ou le déclin d'une civilisation peut nous faire découvrir Dieu. |
| - III - Théorie de l'histoire [MECHANISM] [ROUAGES] |
Déterminisme ou possibilisme Constances ou changements Ex. : Philosophie marxiste (Déterminisme historique) |
Son objet porte sur la nature du changement dans l'histoire. Sa fin est d'établir des théories de la causalité qui révéleront les mécanismes de fonctionnement de l'histoire.Le temps est comme une horloge : on peut connaître ses règles et les rouages de fonctionnement. Par ex. : Le déterminisme historique dans la philosophie marxiste. |
| - IV - Philosophie critique de l'histoire |
Connaissance historique Ex. : Processus d'objectivation historique |
Son objet est l'étude de la nature de la connaissance historique. Son objectif vise à faire connaître les problèmes « internes » du métier d'historien. Références : H.-I. Marrou, De la connaissance historique ; Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire. |
| - V - Méthodologie historique |
Méthode Ex. : Méthode et technique de recherche |
Son objet porte sur les problèmes concrets et la pratique de la recherche historique. Son objectif consiste à fournir les moyens adéquats pour entreprendre une recherche historique. |
L'histoire-récit n'appartient à aucun des types comparatifs d'histoire décrits ci-dessus. Elle est cependant une histoire traditionnelle, car elle réinsère dans la science historique la morale en faisant de l'histoire une narration visant à édifier la réalité du passé (en occultant ce qui n'intéresse pas le présent) en fonction de la construction de l'avenir. Ce dialogue avec l'histoire que veut introduire l'histoire-récit se veut pratique, pragmatique, mais finalement il est orienté idéologiquement. S'agirait-il d'une nouvelle philosophie de l'histoire qui se voudrait une praxis ? Contrairement à la philosophie marxiste, il s'agirait d'une philosophie volontariste travaillant à la construction d'un devenir fondé sur une ignorance consciente du passé : une sorte d'application de la théorie du tabula rasa. Ce type d'histoire est à proscrire.
Si les intellectuels québécois croient nous enfermer dans ce discours et cette logique, ils se trompent, ils se leurrent et il nous faudra les combattre. Nous connaissons tout le tort causé à la science historique par les deux premiers types d'histoire et les nombreuses difficultés des trois autres types. Cependant, nous savons que le type IV nous a permis de faire des progrès épistémologiques et que le type V a évolué sous l'effet du développement des sciences de l'homme et de leurs méthodes d'investigation. (4)
Dans cette foulée, la théorie sur Les Normes de Maurice Séguin nous permet de continuer à faire des progrès dans la direction de l'explication historique. La méthode de Séguin s'appuie sur la philosophie critique de l'histoire (type IV) tout autant que sur la méthodologie historique (type V). Mais, comme il l'écrit lui-même : « Les normes l'emportent en excellence sur la méthode. » (Les Normes, 0,4,,4.) Sans aucun doute, l'historien doit s'appuyer sur la connaissance de l'histoire, mais il doit « aussi constamment faire appel, pour choisir, juger, retenir, coordonner et hiérarchiser les multiples faits, à des conceptions que lui fourniront les sciences politiques, économiques, sociales, la géographie, à tout un ensemble de normes très vaste et jamais complètement maîtrisé. » (Les Normes, 0,4,3.)
TYPES D'HISTOIRE |
ESPRIT |
SIGNIFICATION |
- VI - Connaissance contrôlée par des normes |
L'explication historique Nécessité de choisir selon des normes |
« Tout choix se fait (que l'on en soit conscient ou non) d'après un mode de penser, d'après des critères, d'après une échelle de valeurs, une façon de comprendre les rapports entre les événements ou les structures, bref, d'après un système (plus ou moins juste, cohérent et avoué) de normes. » (Maurice Séguin, Les Normes, 0,4,2.) |
Notre digression sur la science historique n'est pas due au hasard. Pourquoi ? Parce que la courte étude de Maurice Séguin sur la nation indépendante est bien autre chose qu'un récit, une narration ou la vision d'un narrateur sur un événement, un fait vécu, une histoire ou une résurrection du passé pour servir des fins idéologiques. En fait, cette courte étude est le fruit de lectures bien ciblées, d'une vaste culture portant sur les nations et le nationalisme et d'une longue et patiente observation quotidienne et presque obsessionnelle de la société québécoise de près de cinquante ans sur l'histoire des Canadiens-Français (y compris des Québécois) et de l'histoire des deux Canadas.
Son étude schématique du phénomène de l'indépendance d'une nation illustre toute la distance qui sépare les narrateurs de récits et les historiens de l'histoire. À cet égard, il nous semble que les souverainistes auraient un grand intérêt à s'asseoir sur les épaules de cet historien pour voir un peu plus loin que ce qu'ils voient actuellement. Comprendre la vraie nature d'une nation indépendante vaut mieux que de construire des projets chimériques de nation québécoise qui ne se réalisera jamais si la communauté nationale québécoise ne décide pas volontairement de s'affirmer d'abord, puis de défendre son indépendance comme nation « qui maîtrise comme majorité un État souverain » (cf. 5,3,1).