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La nation apprivoisée

« On ne saurait refuser les bienfaits de la collaboration, mais on s’expose à être exploité, dominé et annexé. »
Maurice Séguin, Les Normes, 1,4,2,4

Sommaire:

  • Que devrait retenir le citoyen ordinaire du concept de nation en général?
  • Maurice séguin et la question des nations
  • La nation au sens intégral
  • Humanisme et nationalisme
  • Confusion entourant le Social et le National
  • Une histoire de deux nationalismes et les Normes

Le concept de nation fait couler beaucoup d’encre au Québec. La nation canadienne, la nation québécoise, les nations autochtones, la « nation civique » ou la « nation ethnique » et toutes les autres nations qui sont minoritaires, culturelles, pluriculturelles et le reste, appartiennent au nouveau débat sinon à de nouveaux combats autour du nationalisme.

À l’heure actuelle, ces discussions sont généralement une affaire d’experts. En revanche, pour le citoyen ordinaire, c’est-à-dire pour celui qui n’est pas un connaisseur ou pour celui qui suit l’actualité honnêtement et qui se fait sonder plus que régulièrement, ce citoyen, dis-je, commence à en avoir marre de toutes ces délibérations qui n’ont finalement rien d’original. Ce citoyen ordinaire qu’il s’appelle Bariteau, Bouchard, Boutin, Brown, Charest, Chrétien, Cornellier, Deshaies, Dionne, Durocher, Groulx, Landry, Gérin-Lajoie, Lacoursière, Lamonde, Lévesque, Marois, Parizeau ou Tremblay ou encore Abelli, Facal, Ferretti, Polansky, Dubsek, Dukobor ou Furumoto ou Transmanie, se demande s’il y a une issue à toute cette controverse. Tous ces gens se demandent donc s’il n’y a pas une « bouteille jetée à la mer » ?

Que devrait retenir le citoyen ordinaire du concept de nation en général ?

Les historiens et historiennes peuvent bien gloser à l’infini sur l’historiographie québécoise, il n’en reste pas moins que le citoyen ordinaire, homme ou femme, a de la difficulté à saisir toutes leurs subtilités byzantines, sans compter que tous leurs débats et leurs ébats intellectuels s’épaississent les uns après les autres quand ce n’est pas tout simplement des combats d’égo !

La nation, un concept flou ? Peut-être ? mais certainement complexe ! C’est quoi la nation pour un américain, un canadien, un québécois, un français, un allemand, un russe, un chinois, un japonais, etc. ? La question est ni simple ni nouvelle. Pourtant, au Québec, l’historien Maurice Séguin a étudié méthodiquement, tout au long de sa carrière universitaire, ce concept en s’appuyant sur toutes ses connaissances en histoire du Canada. De sa quête et de ses efforts acharnés à comprendre la société canadienne-française, il a pu en distiller les principaux fondements dans Les Normes qui constituent les prolégomènes de son travail d’historien et de son cours d’histoire du Canada. L’éclairage qu’il a su apporter, entre autres, au sujet des rapports entre les sociétés, pourrait nous servir encore aujourd’hui, si l’on voulait bien prendre le temps de réfléchir. Est-ce possible ? Cela nous demanderait-il donc trop de courage ?

Maurice Séguin et la question des nations

Pour les citoyens et les citoyennes qui désireraient aller plus loin dans leurs réflexions sur le « national », nous leur suggérerions la lecture de cette partie des Normes de Maurice Séguin qui traite de la « Sociologie du national [1] » ou « des rapports entre les sociétés (civiles) ou ethnies ». Le plan que nous présentons dans l’encart ci-dessous, offre un aperçu des questions discutées.

Les nations et le nationalisme

3.1 Incohérence des divisions nationales existantes
3.2 Tentative de décrire la nation
3.3 Réussite ou échec pour une nation

Quelques cas-types de nations

3.4 Essai de classification
3.5 La nation indépendante et les relations de juxtaposition
3.6 La nation satellite (subordination de voisinage)
3.7 La nation annexée (subordination sur place)

Le fédéralisme

3.8 Le fédéralisme
3.9 Le partage des compétences
3.10 Fédéralisme et nationalités

L’assimilation

3.11 L’assimilation

Vie et organisation internationales

3.12 Exposé des problèmes de la vie et de l’organisation internationale

Pour comprendre le raisonnement de Maurice Séguin sur la question des nationalités (cf. Les Normes, 3,10), l’on doit préalablement saisir la notion d’annexion politique. Sur cette question fondamentale, Maurice Séguin note que dans les rapports entre les sociétés civiles ou ethnies, « lorsqu’une nation parvient à obtenir un État souverain, en même temps, dans cet État, une foule de nationalités demeurent annexées. (voir Les Normes, 3,7) » C’est le cas des Canadiens-Français dans la fédération canadienne. Leur degré d’annexion politique, c’est-à-dire de liberté collective conservée par cette minorité, correspond au modèle suivant décrit par Séguin.

Nationalité groupée, majorité locale, maîtrisant un organisme politique régional officiel (province ou État provincial) et représentée dans l’État central par des députés élus directement par le peuple en général, indépendamment de l’organisme régional. (Les Normes, 3,7,5,5.)

Ce qui correspond exactement au cas du Québec avec sa « nationalité groupée » canadienne-française, sa « majorité locale » dans la province de Québec, sa maîtrise de l’État provincial et ses « députés élus directement par le peuple en général » comme représentants dans l’État central.

La notion de « vie collective » est une autre notion importante dans la pensée de Maurice Séguin. Pour une société, « la vie collective, selon Maurice Séguin, est l’action organisée, concertée d’un groupe d’individus (groupe de tout ordre : compagnie, communauté, équipe, municipalité, province, nation, etc.) en vue d’atteindre une fin déterminée » (Les Normes, 1,2,1).

Si l’on en vient à l’idée de nation indépendante, « c’est la nation (au sens sociologique du terme) qui maîtrise comme majorité un État souverain. (Les Normes, 3,5,1) » D’où l’importance de distinguer les différents sens du terme « nation » [2] . Pour les fins de cet article, nous n’élaborerons que sur le sens intégral du concept de nation.

La nation au sens intégral

C’est l’idée de nation au sens intégral du terme qui préoccupe le plus Séguin. Selon lui,

l’idée de nation au sens intégral, l’agir (par soi) collectif est possible dans tous les aspects et peut s’étendre à tous les domaines – à l’intérieur comme à l’extérieur » et que « l’agir (par soi) collectif est nécessaire dans tous les aspects (Les Normes, 3,2,4,a.1 et 3,2,.4,a.2).

Les conséquences pratiques dérivant de ces principes fondamentaux signifient pour une « nation au sens intégral que :

  • La maîtrise de l’agir collectif l’emporte en valeur sur la manière d’agir [...] ;
  • Le plus important est ce qui est semblable [...] ;
  • Le caractère pour une nation d’être distincte est préalable au fait d’être différente [...] ; – « Il faut exister séparément d’abord (avant d’avoir une personnalité collective). »
  • La manière d’être sort de l’existence. (Les Normes, 3,2,4,b) »

Humanisme et nationalisme

Il est trop facile de parler de nationalisme positif ou de nationalisme négatif comme le laisse entendre John Saul. Tout le monde sait que le nationalisme, quel qu’il soit, est toujours un peu hypocrite ! C’est un peu comme la générosité qui n’est pas toujours altruiste ! Ce débat moralisateur ne nous avance guère. Comme toujours, dans la pensée manichéenne, il y a les bons et les méchants ; mais les méchants, ne sont jamais vraiment les méchants !

Si la question des rapports entre les collectivités étaient posée différemment, peut-être que nous pourrions un peu avancer dans nos réflexions. Pour sa part, Maurice Séguin a posé la question en ces termes : « Peut-on savoir pourquoi les hommes se réunissent ou se séparent, se cloisonnent à la fois et recherchent l’union ou même l’unité ? (Les Normes, 3,1) » Il s’est demandé aussi : « Qu’est-ce qui dans l’aspect économique peut aider un groupe humain ? ou, autrement, peut l’asservir ? » Il allait plus loin, encore, en n’esquivant pas la question du rapport à l’assimilation : « La civilisation est-elle un problème d’assimilation ? » (Les Normes, cours de 1959-1960.)

Voici quelques constats auxquels il était parvenu dans ses réflexions sur cette question :

  • « Au sein d’une nation souveraine et d’une même ethnie, se rencontrent des phénomènes apparentés à l’impérialisme, à l’annexion, à l’assimilation. (Les Normes, 3,5,18) »
  • « Lorsqu’une nation parvient à obtenir un État souverain, en même temps, dans cet État, une foule de nationalités demeurent annexées. (Les Normes, 3,7,4) »
  • « Si chaque groupe ethnique avait « respecté » son voisin (selon la morale et le droit), l’humanité serait composée d’une mosaïque de clans, de tribus et de villages souverains et peu évolués… » (Les Normes, 3,11,12)

Prenant en considération de tels constats, doit-on parler plutôt d’assimilation que d’annexion ?

Selon Maurice Séguin, « la cause de l’assimilation est l’annexion prolongée… (Les Normes, 3,11,7) ». Dans ce cas, « il vaut mieux parler d’annexion plus ou moins forte, d’annexion totale ou partielle, mais non d’assimilation » (Les Normes, 3,11,4).

Pourquoi ?

Parce que « même avec une très forte annexion politique, économique, et culturelle, le sentiment d’être distinct peut perdurer et servir de point de départ à une montée nationaliste plus ou moins complète… (Les Normes, 3,11,5) » En outre, il existe quelques autres raisons. Par exemple : « L’assimilation est l’œuvre du temps et des circonstances… Et s’il est très facile d’annexer des nationalités, en revanche, il est beaucoup plus difficile d’aboutir à l’assimilation totale, car il reste dans les régions ou provinces des vieilles nations souveraines, ou encore des traces de nationalités régionales non complètement digérées. (Les Normes, 3,11,8) »

De ces réflexions séguinistes sur les rapports entre les sociétés (civiles) ou ethnies, il devient absolument nécessaire de lier cette analyse au paragraphe consacré à la notion de « sociétés en équilibre instable et partagées entre des nécessités contraires (Les Normes, 1,4,2,4) » du chapitre premier intitulé « Vie et conditions de vie ». Sur un ton humaniste, Séguin s’étonne de la dureté de la condition humaine et de la crise intrinsèque permanente tant des individus que des sociétés. Il écrit : « Ce n’est pas la moindre tragédie de l’aventure humaine, que de ne pouvoir donner à fond dans une direction, sans déboucher inévitablement sur des inconvénients aussi importants que les maux ou les imperfections que l’on veut corriger. Affirmer la nécessité d’un juste équilibre, c’est facile en théorie. Mais en pratique, jusqu’où faut-il aller dans un sens ou dans l’autre ? Où se trouve le juste milieu ? Ou plus exactement le compromis qui ne comporte pas trop de sacrifices ? (Les Normes, 1,4,2,4) » (Mots mis en gras par nous.)

Confusion entourant le SOCIAL et le NATIONAL

La confusion entre le social et le national obscurcit les discussions entourant le concept de nation. Le projet social que l’on confond avec le projet national sous le couvert des projets collectifs, c’est-à-dire du bien commun général, embrouille l’avenir de la société québécoise. Les contributions présentées aux audiences de la Commission Bélanger-Campeau sur l’avenir constitutionnel du Québec ne font aucun doute là-dessus. Nous avons entendu de nombreux discours et de nombreuses communications qui étaient, en définitive, de véritables réquisitoires sur le social, l’économique, le politique, le culturel et le reste, puis très peu, en fin de compte, sur l’objet même de l’avenir constitutionnel du Québec comme pays. Cela tient en grande partie de cette confusion du social et du national.

Maurice Séguin consacre dans Les Normes un court chapitre sur « Le national et le social ». Cette page spéciale vaut son pesant d’or. Elle est brève mais elle dit tout ce qu’elle veut dire. À titre d’exemple : « De tout temps, écrit Séguin, on peut retracer des conflits sociaux [...]. Ces conflits sont parfois demeurés dans les bornes (des épreuves de force verbales – ou des grèves…), d’autres fois, ils ont dégénéré en véritables guerres « sociales ». Plusieurs ont rêvé de tout réduire à des conflits sociaux et d’éliminer de l’histoire les affrontements nationaux. » Et que diriez-vous de cette autre citation ? « Une collectivité dominée par les chefs du prolétariat a autant besoin du national qu’une société capitaliste… » (voir : « Le Social et le National »).

Une histoire de deux nationalismes et Les Normes

C’est sur un tel fond théorique et sociologique que Maurice Séguin a tenté de comprendre l’avenir du peuple canadien-français que nous qualifions aujourd’hui de Québécois. Son interprétation de l’histoire du Canada, nous pouvons la trouver dans Histoire de deux nationalismes au Canada éditée par Bruno Deshaies dans la collection « Bibliothèque d’histoire » sous la direction d’André Lefebvre pour la maison d’éditions Guérin [3]. Cette synthèse constitue la Deuxième partie des Normes que Séguin aimait appeler « L’explication historique : synthèse de l’évolution politique (et économique) des deux Canadas ». La partie historique complète donc la Première partie consacrée à l’« Exposé et discussions des Normes » qui est, elle-même, précédée d’une « Introduction » (dont la lecture est non négligeable).

L’« Introduction » aux Normes mérite quelques explications. Elle porte sur la nécessité de la grande histoire, le travail de l’historien, les interprétations en histoire, les conceptions du monde de l’historien (soit le « rôle primordial des normes en histoire »), l’objectivité en histoire et la division du cours. Les quelques pages de l’Introduction intitulées « Objectivité, sincérité, respect de la vérité » sont d’une profondeur théorique et stratégique indéniable. Elles se veulent une réflexion visant à « éclairer l’action [4] » . Les liens avec l’action (humaine) dans le temps transcendent les événements en histoire. Ils touchent les possibilités (réalistes) de l’intervention humaine dans l’Histoire, c’est-à-dire des possibilités, s’il en est dans certains cas, de « réparer » l’irréparable (qui équivaut au « non réparé dans le passé jusqu’à nos jours »). Maurice Séguin écrit :

Pour préparer l’action lointaine, si le non réparé ou l’insurmonté s’avérait, un jour, pour l’homme d’action, réparable et surmontable – après avoir exactement mesuré quels ont été, à tel moment dans le passé, les obstacles, les limites, les échecs – en ce cas, la vérité aide à préparer les transformations que l’on veut obtenir plus tard… La lucidité sur le passé et le présent peut être source d’évolution planifiée ou de révolution… tranquille ou non (Les Normes, 0,5,7).

La nation apprivoisée, c’est donc autre chose que les lamentations contre la lutte des classes, les conflits sociaux, les chicanes séculaires, le retour au passé ou la défense de la modernité et de l’américanité ou, encore, la glorification de la démocratie. La nation est dans tout groupe plus ou moins organisé qui veut agir collectivement avec un plus ou moins grand désir de liberté collective en vue d’exprimer ses aspirations. C’est pourquoi nous avons puisé dans les travaux de Maurice Séguin. À notre avis, Les Normes et Histoire de deux nationalismes au Canada constituent deux lectures obligées en histoire du Canada pour tous les Québécois et toutes les Québécoises. Bonne lecture et bon cheminement critique dans votre compréhension de l’histoire des deux Canadas, car l’avenir du Québec ne peut se résumer à une suite de sondages et de référendums, de décisions de la Cour suprême ou, encore, à de simples « conditions gagnantes ». En histoire, on n’est pas à la loterie !

Bruno Deshaies
Le Rond-Point des sciences humaines
2 février 1999


  1. Voir le Chapitre troisième dans Les Normes, in Robert Comeau, éd., Maurice Séguin, historien du pays Québécois vu par ses contemporains, suivi de Les Normes de Maurice Séguin, Montréal, VLB Éditeur, 1987, p. 81-220.

  2. Séguin distingue quatre sens : 1. Un sens général ; 2. Un sens étatique, juridique ; 3. Un sens sociologique, surtout culturel ; 4. Un sens intégral (politique, économique et culturel). (Cf.Les Normes, 3,2,1 à 3,2,4.) Le quatrième sens est au cœur même du cours sur Les Normes. Les débats d’hier et encore ceux d’aujourd’hui s’embourbent dans la méconnaissance de ces distinctions, d’où les nombreuses incompréhensions et les équivoques dans la pensée des nationalistes qu’ils soient souverainistes ou fédéralistes.

  3. 1997, xxvii+452 p. en 17 Leçons. L’édition comporte des annexes particulières dont le texte intégral du « Mémoire des « Canadiens » de 1814 » (p. 187-197).

  4. Voir Bruno Deshaies, « Éclairer l’action » ou Maurice Séguin et l’enseignement de l’histoire », in L’Action nationale, 88 (février 1998), 2 : 7-11 et dans la Préface à Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997, p. xi-xiii.


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