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La complexité est-elle une heuristique ou un mode de penser ?

Récemment, un internaute nous fait part de son  » étonnement  » au sujet de notre page Internet sur la complexité. En gros, il souhaite une réponse à cette question qu’il nous pose :  » La complexité n’est-elle qu’une heuristique (un instrument de plus) ou constitue-t-elle une véritable révolution paradigmatologique ?  »

Notre réponse a porté sur l’idée que la complexité n’est pas qu’une affaire heuristique ou  » paradigmatologique  » mais bel et bien un état d’esprit, une manière de penser, de voir les problèmes, de les regarder et de les  » approcher « . Plutôt, la complexité s’oppose aux méthodologies simplistes ; elle revendique une vision globale.

De manière à élargir le débat, le Rond-Point a proposé à monsieur Emmanuel Duits d’exposer sommairement quelques-unes de ses idées au sujet des questions de notre internaute étonné. Dans le texte que nous présentons ci-dessous, il expose brièvement, d’abord, l’apparition de la notion de  » complexité « ; il tente ensuite de définir l’idée de  » penser la complexité « ; puis, finalement, il s’interroge sur l’épistémologie de la complexité.

Bruno Deshaies
Québec, 27 novembre 1999

Réponse d’Emmanuel Duits :

 » … la fermeture des milieux en chapelles idéologiquement cohérentes est la pire des déformations intellectuelles « .

Malgré les termes impressionnants utilisés par notre internaute, il est cependant possible d’émettre quelques idées sur le fond de cet  » étonnement « .

  • La notion de  » complexité  » s’est en partie élaborée contre les idéologies réductionnistes, par exemple les systèmes marxistes et matérialistes, ou le biologisme. La  » complexité  » me semble un concept opératif – intellectuellement – et sain – éthiquement ou même stratégiquement – qui a été conçu et déployé par des personnes comme Edgar Morin ou, d’une autre façon, par Arthur Koestler. Il s’agissait de dénoncer l’illusion des idéologues à réduire l’infinie richesse du réel et à maîtriser le monde, le contrôler, avec une pensée dogmatique.

  •  » Penser la complexité « , c’est un mouvement paradoxal : il s’agit d’affirmer à la fois que le monde échappe à nos concepts, les dépasse, tout en maintenant la possibilité d’agir, de schématiser provisoirement le réel. Ainsi, ma tentative dans L’Homme réseau consiste à affirmer qu’aucune grille de lecture ne sera suffisante – aspect modeste,  » kantien  » si l’on veut ! – et en même temps je pense qu’en accumulant plusieurs grilles, de multiples approches, on saisit de mieux en mieux les objets sociaux et autres… sans jamais les épuiser.

  • Ainsi, l’idée de complexité réintroduit la notion de limites de la Raison propre au Criticisme, mais à partir de constats différents : il ne s’agit pas de critiquer les structures de notre esprit, mais plutôt de découvrir dans le réel (dans le social ou l’esprit humain, etc.) lui-même une part qui se dérobe, un nombre qui n’est pas compliqué mais complexe (opposition de ces deux notions).

  • Alors, affirmer la complexité, est-ce nier que l’on pourra  » trouver des réponses  » à nos questions ultimes ? Je ne pense pas. C’est plutôt, dans mon optique, dire que ces réponses resteront des  » vérités biodégradables  » (voir Pour sortir du XXème siècle, d’Edgar Morin) et devront mettre en oeuvre une logique d’inclusion, de dialogue, de coopération, et en aucun cas d’exclusion. Chez moi cela va très loin puisque je considère tout point de vue méritant, idéalement, d’être intégré… L’exigence de la complexité implique de tenir compte des critiques de ses adversaires, même si ce sont d’  » affreux réactionnaires  » ! Je pense d’ailleurs que la fermeture des milieux en chapelles idéologiquement cohérentes est la pire des déformations intellectuelles : il faut accepter le débat ouvert même avec ceux dont les valeurs s’opposent aux nôtres.

Voilà ! Et encore, je ne pense pas avoir épuisé le sujet !

Paris, 25 novembre 1999


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