Rond-Point Conférences Historiens et histoires nationales Histoire nationale et formation du futur citoyen — Choix éducatifs et enseignement de l’histoire nationale


| Introduction | Page suivante |

Emphase actuelle sur la cinquième dimension

Les documents ministériels actuels dont l’énoncé de politique éducative de septembre 1997 mettent principalement l’emphase sur les choix éducatifs sociaux [13]. Le programme « histoire et éducation à la citoyenneté » est présenté dans la même perspective que la réflexion sur les valeurs prévues dans le curriculum (cf. l’enseignement religieux et/ou moral). En mettant beaucoup d’insistance sur le partage des valeurs communes, on risque de soumettre la connaissance scientifique aux injections de l’idéologie démocratique. Il serait dangereux de confondre l’idéal et le réel et de recouvrir la réalité de ses bonnes intentions. Comme, par exemple, affirmer que « la société démocratique [...] ne peut recourir à des méthodes totalitaires [...] », c’est être bien naïf et ignorer l’histoire de la civilisation occidentale. On peut penser que de cette façon, le volet d’éducation à la citoyenneté risque de glisser dans la défense pro domo de nos démocraties comme valeur universelle d’organisation sociale. Cette fermeture sur nos valeurs peuvent s’apparenter à tous les discours comparables d’illustrations et de défenses du système capitaliste. Il en a été de même aux États-Unis au sujet des programmes d’éducation économique qui étaient plus purs que le système lui-même. La question est de savoir si l’école a pour mission de dresser ou d’éduquer, d’agir sur les comportements plutôt que sur la pensée, de laminer à la place de faire naître l’inédit ou de défendre un point de vue béhavioriste à la place d’un point de vue humaniste.

L’éducation à la citoyenneté en terme de programme d’études soulève des problèmes considérables par rapport aux quatre autres dimensions de l’acte pédagogique. Sur quels objets d’études pourra porter l’éducation à la citoyenneté ? Quel mode de questionnement souhaiterons-nous développer ? De quelles manières les processus cognitifs seront-ils sollicités ? Comment peut-on entrevoir les mécanismes affectifs impliqués dans la relation maître-élèves sur la base de la défense des pluralismes ? Les choix éducatifs sociaux pris en tant que tels et s’imposant sans nuance à l’ensemble des autres dimensions de l’acte pédagogique me rappellent des années antérieures à 1960 au Québec où régnait un certain Département de l’instruction publique.

Pour le contenu de l’enseignement de l’histoire nationale, nous ne savons pas grand chose à l’heure actuelle. Nous savons cependant qu’un examen obligatoire sera exigé en 4e secondaire avec obligation de réussite en vue de l’obtention d’un DES. Cela étant dit, sur quoi ce programme repose-t-il pour le moment ? Ce que nous savons se trouve dans le rapport Réaffirmer l’école [14]. Le groupe Inchauspé propose une réforme du curriculum d’études qui devrait répondre aux attentes exprimées [15] . Or pour l’histoire nationale, il s’appuie sur le Rapport du groupe de travail sur l’enseignement de l’histoire [16]. Ce rapport a été fortement critiqué et même qualifié par Marc-Aimé Guérin de « Rapport mensonger et outrancièrement xénophile » [17]. Mais ce qu’en ont retenu les auteurs du rapport Réaffirmer l’école est terriblement inquiétant.

La question nationale, prise dans son sens politique, nous divise et, sur toute question à connotation nationale, notre sensibilité est exacerbée. Or, si le socle rassembleur que doit proposer l’école est celui du projet d’un vouloir-vivre partagé, le vouloir-vivre en démocratie, ce socle doit être, pensons-nous, également celui de la mémoire de l’histoire. C’est pourquoi, nous ne pouvons éviter de préciser notre point de vue sur cette question [18].

Tout d’abord, nous croyons que la communauté nationale est l’une des réalités dans lesquelles se constitue l’identité. Est-elle là pour rester ? L’importance de cette réalité a varié dans le temps [...].

Et ça continue comme ça sur deux bonnes grandes pages. Une analyse et une critique nous prendraient trop de temps pour faire comprendre à l’équipe Inchauspé que le Québec est ni la Bosnie ni le Rwanda. Je vous prierais d’aller lire vous-mêmes ces pages sublimes pour y découvrir combien de sottises des pédagogues mal informés peuvent produire dans des documents aussi sérieux que celui-ci qui a été approuvé par un gouvernement du Parti Québécois. Sincèrement, je me demande si monsieur Garon, hier, et si madame Marois, aujourd’hui, peuvent endosser sérieusement un tel texte. Personnellement, je leur recommanderais cent fois d’aller lire Maurice Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada [19]. Quant à nous, attendons ce que va nous concocter la nouvelle Commission des programmes dans un avenir rapproché avant de trop nous réjouir de cette révolution « marois-iste » de l’enseignement de l’histoire nationale au Québec.

Je m’arrête ici, car il m’apparaît inutile de poursuivre plus loin cette analyse. Je laisse à chacun d’entre vous le soin d’évaluer par vous-mêmes les contradictions fondamentales qui s’y trouvent [20].


  1. L’école, tout un programme. Énoncé de politique éducative. Ministère de l’Éducation du Québec, sept. 1998,40 p. SOURCE : http://www.meq.gouv.qc.ca/m_pub.htm
  2. Supra note 3, voir les pages 35-36.
  3. En particulier par la Commission des états généraux sur l’éducation. 1995-1997.
  4. Se souvenir et devenir (autrement nommé le Rapport Lacourcière-Langlois). Ministère de l’Éducation, mai 1996, xi + 80 p.
  5. In La faillite de l’enseignement de l’histoire (au Québec), Montréal, Guérin, 1996, p. 3 (coll. « Essais critiques »). D’autres critiques ont montré que le Rapport Lacoursière fait fausse route. Le numéro spécial sur « L’enseignement de l’histoire au Québec » du Bulletin d’histoire politique du Québec (automne 1996) ne laisse pas non plus de doute sur les inquiétudes des historiens concernant ce rapport.
  6. Réaffirmer l’école, p. 35 et les Annexes 4 et 5. GROUPE DE TRAVAIL SUR LA RÉFORME DU CURRICULUM. Réaffirmer l’école, Québec, 1997, 151 p. Rapport Inchauspé. Les versions, brochée et numérique, se trouvent sur le site de la BAnQ (Archives nationales du Québec).
  7. Consulter « Le Rond-Point des sciences humaines » dans l’Internet : http://www.rond-point.qc.ca/
  8. Une perle parmi d’autres : « Les lectures de l’histoire nationale peuvent varier selon la perspective identitaire dans laquelle on se place. Les anglophones du Québec ne désirent pas un contenu historique qui leur serait propre. » In Réaffirmer l’école, p. 136.

Page d'accueil    Commentaires  Haut  Page suivante