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La nation "canadienne" et l'agriculture, 1760-1850 (Maurice Séguin)16

« LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE INTÉGRAL »

Faut-il exposer ici la nécessité d'un certain développement, d'une marche à l'avant en économique ? Après l'exploitation du sol ou encore d'autres ressources naturelles, en petit, pour soi, en vue de satisfaire les élémentaires besoins de nourriture, de logement, de vêtement, il est normal que des besoins nouveaux naissent, que les échanges se multiplient, que le travail se spécialise et qu'on passe graduellement à une mise en valeur plus poussée des possibilités d'un territoire et aux transformations de l'industrie manufacturière.

Contenus dans de justes limites, cette croissance des besoins et ce perfectionnement dans la façon de tirer partie des richesses matérielles, sont sains et humainement progressifs. Toute nation se doit donc, en théorie, d'évoluer à des rythmes divers, de quitter un stage où presque toute la population se contentait de l'agriculture, pour atteindre à plus de variété dans les métiers et les professions. À une société entièrement agricole, comme d'ailleurs à une société surindustrialisée, il faut préférer celle qui cherche à maintenir un certain équilibre entre agriculteurs, industriels, commerçants, professionnels, etc. Théoriquement, la nation canadienne ne pouvait se dispenser de participer à ce progrès économique et, en particulier, de diminuer le nombre de ses agriculteurs.

De plus, en pratique, un tel développement était fatal dans la région où se situe l'habitat des Canadiens. L'Est de l'Amérique, zone la plus anciennement colonisée, était appelée, à mesure que le centre de l'Ouest se peuplerait, à s'éloigner de l'enfance économique, à délaisser l'agriculture pour s'intéresser davantage à l'industrie, au commerce, etc. Dans le Bas-Canada, la nature elle-même mettait de l'avant l'exploitation primaire de ressources autres que les produits de la ferme. La Vallée du Saint-Laurent, lieu entre l'Europe et l'intérieur américain, n'était pas un coin de terre isolable, mais un canal tout désigné pour un intense commerce. Les sites de Québec et de Montréal ne pouvaient que continuer, comme sous le régime français, à être des centres commerciaux où se développeront des habitudes d'affaires, où s'accumuleront des capitaux et où plus tard se localisera l'industrie manufacturière. Montréal et Québec servaient aussi de ports pour l'intérieur. Montréal, en particulier, allait devenir non pas seulement la métropole du Québec, mais celle des deux Canadas. Plus la région des Grands Lacs s'ouvrira à la civilisation, plus Montréal augmentera son commerce, son industrie, sa population. La croissance du Haut-Canada forcera le pays de Québec à vieillir économiquement et à connaître un mouvement de concentration urbaine.

Inévitablement, le territoire lui-même par le genre de ses principales ressources et par sa situation géographique, entraînait les Canadiens hors de l'agriculture.

Autour des Canadiens, dans cette partie du monde qui encercle l'Atlantique Nord, la Révolution industrielle devenait une réalité incontestable. Cette nouvelle orientation économique manifesta très tôt une conception purement matérielle du progrès. Elle ouvrait un âge de fer et de feu; elle apportait à l'humanité ces misères dont seront témoins les mines, les chantiers et les faubourgs, dans la vieille Europe comme dans la jeune Amérique. On doit critiquer les excès de la révolution industrielle; on peut même regretter l'abandon d'un mode de vie moins fébrile, moins matérialiste et plus humain. Il n'y avait pas moins pour les Canadiens un problème de contact et de contraste. «Contentement passe richesse» disaient les paysans. Mais l'esprit anglo-saxon, épris de progrès matériels, sollicite et ébranle cet esprit de contentement. S'il n'était pas indispensable, pour les Canadiens, de tout accepter de la nouvelle orientation économique, il fallait cependant ne pas laisser des distances non justifiées. Une différence de niveau de vie trop prononcée provoquerait un déplacement de population. Isolés, les Canadiens auraient pu, à la rigueur, n'évaluer que lentement, se contenter encore longtemps de leur vie paysanne et s'industrialiser selon leur bon plaisir, à un rythme choisi pour eux. Mêlés aux Britanniques dont l'empire formait le plus actif ensemble économique de l'époque et à proximité des États-Unis destinés à devenir le plus colossal foyer industriel du globe, il était impossible aux Canadiens de prolonger pour tous, pendant des siècles, une économie rudimentaire comme la ferme paysanne. Leur entourage exigeait d'eux une vie économique plus diversifiée.

Qu'en même temps que cet essor naturel de l'économique, se produise l'exode rural, c'est une évidence. Puisqu'au début, tout le monde exploite la terre, c'est la terre qui donnera congé aux bras réclamés par les autres activités. Cet exode est d'abord intensifié par l'infériorité que tout autre. Car rien de plus commun, de plus répandu que la ressource : terre et que le métier de cultivateur. La foule paysanne trouve peu de débouchés et ses produits se vendent à vil prix, tandis que l'exception, c'est-à-dire : eux qui s'adonnent au commerce, à l'industrie ont des clients nombreux et leurs services, plus recherchés, sont mieux rémunérés. C'est cette infériorité congénitale de l'agriculture qui explique le passage de la main-d'oeuvre vers les autres activités, même dans les pays ou l'agriculture est protégée, dotée de méthodes scientifiques et en possession d'un marché assuré. Tous les pays qui se sont industrialisés (Angleterre, France, Allemagne, Belgique, États-Unis, etc.) ont vu leur campagne se dépeupler. De plus, cet exode est facilité par l'opportunité qu'offre une économie à multiples spécialités de satisfaire les divers goûts. On ne parque pas indéfiniment tout un peuple dans un métier unique, même si (en faussant d'ailleurs l'interprétation de la vie économique sous le régime français) ont fait des Canadiens un peuple « essentiellement » paysan dans l'âme... Toutes les nations, même les plus industrialisées de nos jours, ont été jadis ou pastorales ou agricoles. Qu'est-ce donc alors qu'une race « irrévocablement paysanne » ? Chaque nation est composée d'individus aux aptitudes variées et a besoin de ces gens désireux de s'adonner à l'une ou l'autre des mille activités que comporte une vie économique normale et intégrale. Enfin, celui-là qui choisit un métier, est un jeune qui presque toujours n'a pas vingt ans et non un vieillard ou un sage, épris de vie calme et sédentaire.

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16 Extrait de la thèse de doctorat de Maurice Séguin, La Nation "canadienne" et l'agriculture (1760-1850). Université de Montréal, Département d'histoire, 1947, p. 230-235. La thèse a été publiée à Trois-Rivières chez Boréal Express en 1971 avec une Préface importante de son collègue de l'Université de Montréal, Jean Blain.

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