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L’historien et la société

Antiquaires et historiens (Guy Frégault)

Dans «Antiquaires et historiens», Guy Frégault dresse un parallèle entre deux façons d’envisager l’histoire: l’une qui se dissocie des préoccupations des hommes actuels et l’autre qui s’alimente aux situations nouvelles et aux problèmes contemporains. Ainsi nous avons le diptyque qui suit : «L’antiquaire pratique un sport sénile. L’historien pratique une science sociale.»

Un de mes professeurs avait coutume de dire que les divergences d’opinion rendent la vie intéressante et les courses de chevaux possibles. Ce n’est peut-être pas là une façon de régler les conflits d’idées; c’en est une de les accepter de bonne grâce comme inévitables.

Il existe des désaccords dans toutes les disciplines. Même les sciences dites exactes n’en sont pas exemptes : nous, qui n’y sommes pas mêlés, ne nous en apercevons guère parce que nous avons la naïveté de regarder comme définitifs les éléments de connaissances que nous ont donnés nos manuels; mais nos manuels, que nous avons autrefois bazardés ou déposés dans le grenier, sont actuellement désuets. Il y a plus. À la pointe avancée de toute discipline s’élaborent les théories qui stimulent et orientent les recherches, et il suffit presque qu’une théorie apparaisse pour qu’il en surgisse une autre, évidemment différente.

Ce qui est vrai des sciences qu’on appelait naguère exactes l’est à plus forte raison des autres disciplines. Cependant il convient de noter que les conflits d’idées et de méthodes semblent durer et se durcir beaucoup plus en philosophie, en histoire ou en pédagogie, par exemple, qu’en physique ou en biologie. Cela tient, d’une part à la nature de ces diverses branches du savoir et, d’autre part, au fait que l’on consacre infiniment plus d’efforts et de ressources aux sciences «exactes» qu’aux autres. Dans les universités, même dans celles où l’on mène une guerre aussi intrépide que verbale au «matérialisme grossier», on peut établir une comparaison fort édifiante entre le nombre d’hommes et de dollars qu’on met au service de la médecine et «des sciences» et ce que l’on accorde à d’autres organismes de recherches et d’enseignement.

Cela dit, l’on comprendra que des vues très différentes s’expriment dans le domaine de l’histoire. Et comme l’historien est volontiers polémistes à ses heures, il lui arrive d’affirmer ses opinions avec une certaine vigueur.


À peu près tous les ouvriers de l’histoire prennent pour acquis qu’il n’est pas possible d’éviter les échanges d’arguments de caractère philosophique. Il en est d’ailleurs ainsi partout. Là toutefois où les disputes s’aigrissent, c’est où elles tournent autour de points de méthode. Ces disputes finissent toujours par mettre en question le rôle de l’érudition en histoire. Les érudits jouent un rôle nécessaire. Il y a pourtant érudition et érudition. Il y a celle qui est utile et celle qui est futile. Cette dernière appartient aux antiquaires.

Les antiquaires infestent les institutions et sévissent dans les sociétés historiques. Savez-vous bien ce que c’est qu’une société historique? «C’est, répondez-vous, un groupe de savants hommes…» Pardon; je vous interromps avant que vous n’ajoutiez: «… et de femmes savantes». Vous avez des illusions de jeune homme. Pour l’ordinaire, — il se trouve des exceptions — une société historique est une collection d’antiquaires. Ces antiquaires sont prétentieux. Beaucoup se targuent d’être des autodidactes, et on le verrait sans qu’ils le disent. Ils font des «recherches» dans l’histoire de leur bourgade. Leur généalogie les séduit. Ils portent souvent leur blason dans la poche intérieure de leur veston.

Comme ils se produisent pas mal, ils donnent au public une drôle d’idée de l’histoire. Non seulement gâtent-ils le métier, non seulement caricaturent-ils l’histoire, ils lui enlèvent jusqu’à sa raison d’être.

Figurez-vous un homme qui n’a pas de mémoire, qui littéralement, ne se souvient de rien; il ne peut procéder à la moindre comparaison, il ne peut ni lire ni parler, puisque le langage, sous ses diverses formes, est, après tout, une chose apprise; il ne peut pas se conduire lui-même parce qu’il ne se rappelle pas comment se conduire; il ne peut pas vivre en société. Et la société? Sans ses historiens, elle ne se souviendrait de rien. Ses historiens constituent sa mémoire.

La société, même la plus primitive, éprouve avec force le besoin de se souvenir. Les Indiens de l’Amérique du Nord ne connaissaient pas l’écriture, mais ils apprenaient par coeur leurs légendes; les rapports entre tribus s’opéraient au moyen de «paroles» dont des branches ou es colliers de porcelaine étaient un symbole et un constant rappel.

«L’histoire, écrit le Hollandais Johan Huizinga, est la forme spirituelle sous laquelle une civilisation se rend à elle-même compte de son passé.» Nous voilà loin des curiosités «historiques» que manipulent grossièrement nos antiquaires. Ceux-ci aiment le passé pour le passé. Préoccupation stérile! Laissons le passé enterrer le passé. Le regretté Marc Bloch avait cent fois raison de ne pas admettre que l’histoire soit la science du passé, pas même la science de l’homme dans le passé.

Il disait : «L’histoire est la science de l’homme dans le temps».


C’est que l’histoire digne de ce nom s’écrit en relation avec le présent. Une société évolue, ses besoins changent, ses besoins de savoir varient. Bien sûr, le passé reste ce qu’il était, les historiens ne l’inventent pas pour répondre aux désirs de la société. Mais celle-ci, en face de situations nouvelles et de problèmes inédits, pose à ses historiens des questions différentes. Cependant que l’antiquaire grimpe dans l’arbre généalogique et s’y amuse énormément, l’historien cherche, dans les temps, des réponses aux questions de «son» temps.

Il ne s’agit pas d’affirmer avec Benedetto Croce qu’il n’y a d’histoire que contemporaine; le tort des théoriciens est de se perdre dans les théories jusqu’à en devenir déraisonnables. Il est toutefois difficile de ne pas tomber d’accord avec l’auteur de «The Logic of History», C.G. Crump, lorsqu’il déclare : « L’histoire est une hypothèse qui permet d’expliquer l’existence des faits tels qu’ils se présentent actuellement. » Et si vous vous imaginez que ce que dit Crump ne peut s’appliquer qu’à l’histoire contemporaine, lisez l’introduction sur laquelle s’ouvre la passionnante compilation d’Arnold J. Toynbee, «Greek Historical Thought»; Toynbee vous détrompera.

La fonction de l’historien consiste donc à satisfaire les exigences d’une société actuelle, fille, plus ou moins ressemblante, d’une société passée. L’antiquaire pratique un sport sénile. L’historien pratique une science sociale.


Une science? Voilà l’antiquaire enthousiaste; il frémit, il vibre : oui, l’histoire est une science. Entendez que l’antiquaire ne sait habituellement pas écrire parce qu’il n’a pas été capable d’apprendre à penser. La science est son affaire. Si ces maigres travaux n’ont rien de savant, au moins sont-ils «scientifiques».

Entendons-nous. L’histoire telle que comprise par les antiquaires ne saurait être qu’un passe-temps, qu’un exercice. Quand Valéry assurait avec sa magistrale préciosité que «l’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré», il ne songeait pas du tout aux antiquaires…

En dépit de ces derniers, l’histoire demeure une science. Beaucoup refusent d’en convenir parce qu’un livre d’histoire est généralement compréhensible, tandis que, dans le domaine des sciences physiques, les travaux avancés se présentent hérissés de formules cabalistiques, barbelés de termes mystérieux qui en défendent l’approche aux profanes. Cet argument ne manque apparemment pas de poids, puisque de doctes professeurs d’histoire éprouvent à l’égard de leurs confrères de chimie ou de physique un véritable sentiment d’infériorité, à telles enseignes qu’ils croient se hausser dans le monde savant en employant une terminologie respectablement difficile. L’historien John U. Nef, de l’Université de Chicago, rapporte à ce sujet une anecdote savoureuse : un professeur d’Oxford serait entré un jour dans le salon de sa faculté en annonçant avec fierté à ses collègues : «Enfin, j’ai écrit un livre réellement bon. Non seulement personne ne le lira, mais personne ne pourra le lire!»

Le philosophe W.H. Walsh (professeur à Oxford), auteur d’un splendide petit ouvrage, «An Introduction to Philosophy of History», corrige cette erreur : «De ce que l’histoire s’écrit dans la langue de tous les jours et qu’elle ne s’est pas munie d’un vocabulaire spécial, il ne s’ensuit pas que n’importe quel fou peut l’écrire (« it does not follow that any fool can write it »). À la vérité, en histoire comme dans les autres domaines du savoir, il y a toute la différence du monde entre la manière de l’amateur et celle du professionnel, bien que la distinction soit moins manifeste en histoire qu’ailleurs.»


Il ne convient pas de déranger l’antiquaire : vous le trouverez toujours occupé à rédiger quelque procès-verbal. Surtout, n’allez pas le prendre pour un historien : à la différence de celui-ci, il ne se fourvoie jamais parce qu’il ne fait rien, rien en tout cas qui puisse se discuter; c’est à ce signe que vous le reconnaîtrez.

Il en va autrement des historiens. Ils ont souvent tort. Leurs conclusions sont contestables. Il en est même parmi eux qui avoueront écrire pour que leurs travaux soient discutés : ils croient, à tort ou à raison, avoir une certaine fonction sociale. Cette fonction, peut-être la remplissent-ils mal, mais c’est là une toute autre question.

L’excellent Joseph-Edmond Roy a mis en tête d’une couple de ses volumes le mot suivant de Montaigne : Souvienne-vous de celuy à qui, comme on demanda à quoy faire il se peinoit si fort en un art qui ne pouvoit venir à la cognoissance de guère de gens. «J’en ay assez de peu, répondict-il. J’en ay assez d’un. J’en ay assez de pas un.» Vous saisissez? L’auteur de «l’Histoire de la seigneurie de Lauzon» avait, ces jours-là, une réaction d’antiquaire. Cela peut arriver à un historien.

NOTES

  • Article paru dans Notre Temps (Montréal), vol. 8, no 43, samedi, le 22 août 1953, p. 1. Ce texte a été reproduit pour la première fois dans le no spécial consacré à l’histoire dans La Revue de l’École normale, 3 (déc.1966), 2: 109-113. Il conserve, après 44 ans, toujours son originalité. Monsieur Guy Frégault nous avait accordé, à l’époque, la permission de le reproduire intégralement. Pour le lecteur d’aujourd’hui nous avons ajouté un texte d’introduction et des notes explicatives. Voir aussi Guy Frégault (1943) : «Discours sur la méthode».
  • Gilbert J. Garraghan, A Guide to Historical Method. Compte rendu par Guy Frégault, in Revue d’histoire de l’Amérique française, septembre 1947, p. 163-165.  Au sujet de la question des «Antiquaires et historiens», il est fort probable que Guy Frégault ait été inspiré par les paragraphes 9 et 327 du Guide : §9 : «Antiquarianism and history» et §327 : «Factual interpretation».
  • Parole d’historiens. Anthologie des réflexions sur l’histoire au Québec.  Choix de textes et présentation par Éric Bédard et Julien Goyette. Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2009, 379 p.  Un choix de 48 documents. Voir le Document 22 Guy Frégault 1953 (p. 153-156).
  • NDLE. Voir Ch. George Crump, The logic of history, Londres, Society for Promoting Christian Knowledge, 1919, v+63 p. (coll. Helps for students of history sous la direction de C. Johnson et J.P. Whitney, no 6 ). Consulter le chapitre HISTORY… AS AN INVERSE SCIENCE (p. 9) où l’on peut retrouver la fameuse phrase citée par Frégault : « He [l'historien] must remember always that history is an hypothesis to account for the existence of facts as they are. (p. 11) » Cette idée constitue l’un des piliers méthodologiques de Guy Frégault comme historien dans La guerre de la conquête (Montréal, Fides, 1955, 515 p.). Ouvrage essentiel, s’il en fut un, pour comprendre la tragédie de l’histoire du Canada-Français en 1760 avec le «Précis d’histoire» de Maurice Séguin — édité par Bruno Deshaies — et intitulé Histoire de deux nationalismes au Canada (Montréal, Guérin, 1997) pour l’histoire des Canadiens-Français et des Canadiens-Anglais après la Conquête dans la 15e Colonie britannique en Amérique du Nord.

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