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Vision du Régime français

Introduction

Maurice Séguin a exposé d’une manière très condensée l’essentiel de sa pensée et de sa conception de l’évolution historique de la Nouvelle-France dans Les Normes.

En guise de remarque préliminaire à sa synthèse de l’évolution politique (et économique) des deux Canadas, après 1760, Séguin écrit :

On pourrait oser appeler « préhistoire » cette période historique (quand même très importante pour la compréhension de l’histoire de la nationalité canadienne-française), cette époque qui précède l’histoire des deux Canadas, puisqu’il n’y avait alors qu’un seul Canada. De ce premier Canada, nous dirons quelques mots concernant sa grandeur et ses misères. (Cf. Les Normes, 7,1 et Histoire de deux nationalismes au Canada, p. 11.)

En fait, Séguin considérait le Canada (français), avant 1760, sous deux aspects : celui de sa grandeur, d’une part ; celui de ses misères, d’autre part. Il importe de comprendre cette logique de pensée si l’on veut saisir son interprétation de l’histoire des deux Canadas après 1760 (voir Histoire de deux nationalismes au Canada, pages 12 à 16).

Dans ce dossier, nous présenterons le raisonnement de Séguin touchant la grandeur du Canada (français) avant 1760. En premier lieu, l’internaute trouvera un fac-similé présentant un extrait sur la « force et [la] faiblesse » du Canada avant 1760. En deuxième lieu, suivront des explications au sujet de ce manuscrit ainsi qu’une réponse à tous ceux et toutes celles qui rêvent de tout réduire, dans la vie des sociétés, à des conflits sociaux. Une brève conclusion mettra le présent en perspective.

Fac-similé d’une page manuscrite de Maurice Séguin

1. AVANT 1760, UN CANADA FORCE ET FAIBLESSE


Diverses éditions de cette page

Cette page manuscrite a servi à l’édition de son article sur « Québec » dans la collection « L’humanité en marche », Éditions du Burin, 1973. On la retrouve dans:

  • Une histoire du Québec. Vision d’un prophète, Montréal, Guérin, 1995, p. 3 (collection « Bibliothèque d’histoire » sous la direction d’André Lefebvre).
  • L’idée d’indépendance au Québec. Genèse et historique, Trois-Rivières, Boréal Express, 1971, p. 10 (collection 17/60)
  • Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997, p. 12. On peut aussi retracer l’origine de cette page dans Les Normes, 7,2,1.



SOURCE : Université de Montréal, Service des Archives, Fonds Maurice-Séguin (P221), 2454/63/8/6/2. Nous tenons à remercier madame Tatiana Démidoff Séguin ainsi que le président de chez Guérin, Éditeur, monsieur Marc-Aimé Guérin, de nous autoriser à reproduire cette page manuscrite.Consulter les paragraphes 7,2,1 et 7,2,2 dans Les Normes.




Les variantes du manuscrit

Après avoir utilisé, dans Les Normes, l’expression : « Dans l’optique nationaliste intégrale [...] », il la modifiera par : « Dans l’optique nationaliste complète [...] », qui se trouve dans le fac-similé ci-dessus. Par ailleurs, la phrase suivante qu’on peut lire ainsi : « C’est la seule période de son histoire où le nationalisme des Canadiens (français) s’enracine pleinement dans la réalité. », subira diverses transformations. Elle deviendra :

« C’est la seule époque de son histoire où le séparatisme s’enracine dans la réalité. » (In L’idée d’indépendance.)

« C’est la seule époque de son histoire où le nationalisme (séparatiste) des Canadiens (français) s’enracine pleinement dans la réalité. » (In Les Normes.)

« C’est la seule période de son histoire où le nationalisme (séparatiste) des canadiens-français s’enracine dans la réalité. » (In Histoire de deux nationalisme.)

L’internaute pourra lire ci-dessous les variantes du fac-similé d’après l’édition établie par Bruno Deshaies du cours télévisé de Maurice Séguin, de 1963-1964, publié chez Guérin, en 1997, sous le titre Histoire de deux nationalismes au Canada.

Le premier Canada

Nous extrayons de l’Histoire de deux nationalismes au Canada, deux passages qui donnent le sens du Régime français aux yeux de Maurice Séguin. Le premier extrait montre que Séguin fait la distinction entre les problèmes sociaux et la question nationale. Le second extrait place les Canadiens et les Français comme « seuls et maîtres chez eux », mais la « grande misère » vient de l’extérieur : « L’Amérique anglaise est vingt fois plus peuplée… ».

1. Sa grandeur

Comme toutes les autres nations du monde, cette nation française aurait connu ses déficiences, ses problèmes intérieurs, ses luttes de partis, ses luttes de classe, ses conflits avec les nations voisines. Et probablement, dans le cours des âges, cette nation française aurait été considérablement influencée par ses voisins anglais d’Amérique (et peut-être même réduite à l’état de NATION SATELLITE par ses puissants voisins anglophones d’Amérique). Mais NATION FRANÇAISE tout de même, installée en Amérique, qui aurait eu l’immense avantage d’être dotée un jour de l’AUTONOMIE INTERNE et EXTERNE et d’être présente par elle-même au MONDE (cf. p. 13).

2. Ses misères

Les Canadiens et les Français sont seuls et maîtres chez eux, il est vrai, dans tous les secteurs de la vie communautaire au Canada. Mais à l’extérieur, quel déséquilibre de forces et quelle menace! L’Amérique anglaise est vingt fois plus peuplée et, peut-être, trente ou quarante fois plus riche. La grande différence entre les deux colonisations, anglaise et française, est une différence quantitative. Cette grande différence quantitative entre les deux entreprises de colonisation de peuplement est le fait le plus grave, le plus lourd de conséquence de toute l’histoire canadienne avant 1760. C’est la grande misère du Régime français (cf. p. 15).

« Le sens de la conquête »

Pour ceux-là, sans vouloir faire de prophéties, en se contentant de peser les principales données fournies par l’analyse des forces en présence en 1763, il est possible de juger la conquête anglo-américaine et le changement d’empire comme un désastre majeur dans l’histoire du Canada français. En réalité, c’est une catastrophe qui arrache cette jeune colonie à son milieu protecteur et nourricier et l’atteint dans son organisation comme peuple et comme nation en formation, la condamnant à l’annexion, à la subordination politique et économique. Le Canada français ne sera plus seul (cf. p. 36).

2. La défaite

« Fin du Canada français à titre d’ensemble organique national. »

La Conquête de 1760 et la Cession du Canada de 1763 entraînent un changement d’empire. C’est la fin de la projection et de la protection françaises. La Cession du Canada à l’Angleterre clôt un processus qui a fait naître le Canada français, qui l’a développé et qui lui a valu tout ce qu’il est, même si c’est peu.

[...]

Le Canada n’a pu se développer normalement que dans le contexte de l’Empire français sous la projection et sous la protection françaises. Mais avec la fin de cette projection et de cette protection, le Canada français, à titre d’ensemble organique national, est profondément « révolutionné ».

Le Traité de Paris de 1763, qui sanctionne la cession du Canada à l’Angleterre ne peut que protéger des individus dans leur liberté individuelle ou dans la possession de leurs biens individuels. En contrepartie, ce traité ne peut garantir aux Canadiens-Français cet immense privilège qu’ils avaient sous le Régime français d’être les SEULS au Canada, de s’appuyer sur une métropole naturelle, de jouir d’un ÉTAT colonial à eux et d’une économie qui pourrait devenir une économie canadienne-française tout en étant apte à devenir une ÉTAT NATIONAL SOUVERAIN (cf. p. 18 et 19).

Conclusion

Cette vision du Régime français par Maurice Séguin passe pour être éculée. Au lieu d’en débattre, les historiennes et les historiens préfèrent l’ignorer ou, pire, occulter cette conception du champ de la connaissance historique québécoise ou canadienne.

Après plusieurs référendums

Après des référendums à répétition, il serait peut-être indiqué de réfléchir sur les bouleversements causés à une société coloniale par son passage d’un empire à un autre et qui depuis, cette société d’avant la conquête de 1760, est devenue une partie (dans laquelle existe et vit un sous-ensemble du Canada-Anglais) d’un ensemble fédéral canadien qui, lui, possède tous les attributs d’un État indépendant dans le monde. Si l’on admet, comme le pense Séguin, que « le national et le social sont deux aspects nécessaires de la vie d’une même communauté », il serait par conséquent futile de rêver « de tout réduire à des conflits sociaux et d’éliminer de l’histoire les affrontements nationaux » (Les Normes, 4,1 et 4,4).

Le Québec face au Canada d’aujourd’hui

Sans vouloir s’empêtrer dans des débats stériles sur l’existence ou la non-existence des deux peuples fondateurs au Canada, il serait bon de noter une fois pour tout que deux Canadas ont co-existé après 1760. Le Canada d’aujourd’hui en est, en partie, le produit. Ce qui n’empêche pas le Québec d’en être aussi le produit mais d’une manière différente et distincte. Le Québec n’a pas intérêt à occulter son passé sous prétexte de la construction d’un avenir qui ne reposerait que sur le présent ou sur des projections imaginaires de notre avenir. La volonté (VOIR Les Normes 1,7) ne suffit pas pour bâtir un pays ! Des lendemains qui déchantent peuvent nous rappeler à l’ordre plus rapidement que nous pourrions l’imaginer. Avis au Bloc Québécois et au Parti Québécois. Avis à tous les intellectuels qui se rabattent sur le discours du « commun » usage, car le nivellement et le laminage culturels ne se font rarement au profit du plus faible comme l’avait noté si justement Guy Frégault, en 1955, au sujet du chevauchement des cultures au Canada.

Ceux qui défendent le discours du commun usage devrait se rappeler les raisons de l’apparition du FLQ, du RIN, puis du PQ, puis de l’adoption de la loi 101. Si tout cela est un rêve, nous croyons fort que nous allons vivre bientôt un cauchemar culturel. Il ne nous restera plus qu’à vivre de nos fantasmes. À quoi nous aura servi l’histoire ? Quel gâchis !

Vos commentaires

Bruno Deshaies
Le Rond-Point des sciences humaines
Québec, 25 mai 1999


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